Edito

Raconter des histoires aux enfants, c’est transfigurer la réalité. Transfigurer les dimanches printaniers, ceux où l’on a projeté une longue randonnée pédestre, avec un enfant, sur le GR 20 jusqu’à une abbaye en ruine :
- Je veux rentrer, c’est trop fatiguant de marcher! Implore l’enfant.
Si l’adulte veut avoir une chance de découvrir l’abbaye en ruine, il sait qu’il va devoir «entrer en fiction» :
- Mais… ici, c’est le territoire des dragons, tu savais ?
- Des dragons en faux ou en vrai ?
- En vrai, regarde, la preuve !
 Et voilà chaque détail de la réalité printanière transfiguré : les flaques sont les baignoires des dragons, les pierriers leur toboggan, les arbouses leurs bonbons…
- Et là ! Ils ont oublié un petit trésor ! s’exclame l’enfant, pointant du doigt un cairn.
À son tour l’enfant entre en fiction, par ses trouvailles poétiques, concrètes, drôles, audacieuses tandis que l’adulte ne peut s’empêcher de se concentrer sur les valeurs que va véhiculer son histoire :
- As-tu… As-tu… As-tu remarqué qu’il n’y a qu’un seul toboggan pour tous les dragons ? Comment font-ils à ton avis pour se le partager ?
- Moi je préfère une histoire féroce ! Les dragons ils avalent le ciel, et les gens et ils veulent dévorer l’enfant de l’histoire mais il va
s’échapper en sautant avec ses chaussures qui courent vite, comme ça, tu as vu, il saute sur les pierres !
- Quel enfant de l’histoire ?
Ensemble, adulte et enfant construisent le récit : le pique-nique à flanc d’abbaye dévoile les borborygmes des dragons, le sentier du retour scelle leur exil. Le soir, l’enfant trouvera le sommeil ; l’adulte, quant à lui, qui s’est surpris à aimer inventer la vie des dragons, cherchera sur internet la différence entre les dragons de l’Est et ceux de l’Ouest, et rêvera peut-être des bas-reliefs de la Cité Interdite.
Inventer des histoires pour enfants, c’est, pour moi, être cet adulte puisant dans le paysage, dans la connaissance qu’il a du réel, à ceci près qu’un auteur, tel un mathématicien ou un acrobate, se doit, s’il fait un saut périlleux, de retomber sur ses pattes, s’il propose une équation, de la résoudre à la virgule près. Cela revient à me restreindre à un seul fil rouge, que je décline, pour que l’histoire gagne en cohérence et en tension.
Raconter aux enfants des histoires, qu’elles soient toutes neuves, en devenir ou issues d’un autre siècle, c’est avant tout partager une joie nécessaire. Il en va de notre responsabilité d’adulte – qu’on soit autrice, enseignant, spectateur de Côté Cour, jardinier, tonton, programmatrice, patronne d’une firme de toboggans - de rendre cette joie possible, le temps d’une randonnée, d’un trajet en voiture, d’une assiette de purée à terminer. C’est une déclaration d’amour à l’imaginaire, mais aussi à la réalité.

 

Aurélie Namur
Autrice, metteuse en scène, comédienne

 


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